Adieu poulet, bonjour polars

Après les dures réalités de la vie d'OPJ, le bonheur des histoires fictives : le polar

Jean-Claude Sartelet

Article du Palais de Bourgogne

Publié le : entre le 25 février et le 2 mars 2008 par Emmanuelle DE JESUS

« ADIEU POULET, BONJOUR POLARS ! »

Sartelet a ce qu’on appelle une gueule. Et même allez, une gueule d’atmosphère. Celle des années 1975, quand les délinquants s’appelaient mafieux ou barbouzes (tout dépendait du commanditaire), quand les flics portaient le jean moulé, le petit blouson en cuir et la chemise ouverte sur le torse (qui écrira un jour une thèse sur cette génération d’OPJ - officiers de police judiciaire - fascinée par le style Starsky et Hutch ?), quand un “code de l’honneur” en vigueur chez les voyous interdisait un certain nombre de comportements au premier rang desquels celui de “fumer un flic”.

Les rapports virils entre policiers, indics, et bandits, on l’a tellement vu au cinoche que l’on se demande si, justement, ça n’en serait pas du cinoche. Mais il paraît que non.

Et c’est un ancien flic qui le dit....Jean-Claude Sartelet, 60 ans, a passé 26 années comme inspecteur, inspecteur principal, puis commandant fonctionnel à la brigade financière de Dijon.

En tant qu’officier, il a aussi passé un certain nombre de nuits de permanence à partager le quotidien des collègues de la Criminelle. Avantage collatéral : dans les couloirs, pas un homme de terrain pour le traiter de col blanc.

Corollaire moins sympathique : des images sanglantes qui le hantent encore, de la jeune femme lardée de coups de couteaux aux macchabées laissés sur le carreau après un règlement de comptes musclé. Le bonhomme - lui s’appelle “ Pépère” - n’avait pas imaginé cela...

Après un bac philo et des études de droit, Jean-Claude Sartelet veut bouleverser sa vie et intègre l’armée. Précisément l’Armée de l’air, où il est formé par des anciens d’Indochine et d’Algérie, pas exactement des enfants de choeur : “Vous savez ce qu’on disait : “T’as signé, c’est pour en chier! “. Et il va en chier, malgré un tempérament sportif ( “A l’époque, Pépère pesait 30 kilos de moins “) et un passé de champion de France de course à pied. A l’armée, Jean-Claude Sartelet se spécialise en devenant psychotechnicien : il évalue les aptitudes des recrues.

Et puis, nouveau besoin de changer d’air : en 1974, il réussit le concours d’inspecteur et intègre l’Ecole nationale supérieure des officiers de police de Cannes-Ecluse. “Cannes-Ecluse hein, pas Cannes. En Seine-et-Marne, au milieu de la pampa et des champs de betteraves.” Bien placé, il peut choisir son corps : ce sera la Brigade financière, région Bourgogne-Franche-Comté, un domaine qu’il imagine “plus calme”. Quelle naïveté! Aujourd’hui il en rigole encore.

S’il est vrai que sur le papier, la Financière apparaît comme un boulot de paperassier (recherches sur comptes bancaires, sur les bilans comptables des sociétés et stages permanents pour être au fait des mille et une magouilles de sociétés écrans, des numéros de passe-passe virtuels... sans compter l’apprentissage indispensable pour passer de la machine à écrire et du papier carbone aux cyber-technologies), la réalité est à peine moins sale qu’à la prestigieuse Criminelle : “Un bon truand (comprendre : la version classique du voyou violent) ne peut pas se cacher éternellement, alors qu’un ABS (ndlr : abus de bien social) bénéficie de protections judiciaires et politiques...”.

Si Jean-Claude Sartelet assure que jamais on ne lui a demandé officiellement de “laisser tomber un gars”, en revanche, il a constaté que, malgré des dossiers blindés, certains des magistrats n’ont pas pu, ou pas voulu, poursuivre certains malfrats en costumes trois pièces doublés d’amitiés haut placées...

Ces injustices, il a encore du mal à les digérer, d’autant que ce dévouement absolu à son métier lui a coûté son mariage et bien entamé son moral : “Un flic arrive toujours quand ça va mal : il trouve un macchabée ou les restes d’une entité morale comme une société. Mais le pire est déjà arrivé.”.

Ajoutez à cela les mesquineries entre collègues pour grimper plus vite l’échelle de l’avancement, la compétition entre les services, et on comprend mieux le blues du flic : “Au début le jeune OPJ pense qu’il va refaire le monde. A la fin il se protège et tient le mieux qu’il peut”.

Autant dire que lorsque Jean-Claude Sartelet a rendu, l’âge venu, “sa plaque et son pétard”, il n’a pas eu de regrets. Mais enfin, le temps d’assouvir un désir qui le titillait depuis longtemps : écrire.

CIGARETTES, PASCAL ET P’TITES PEPEES

Un premier bouquin, écrit “comme on crève un abcès, comme une thérapie”, avait comme une trame une sombre histoire de fausse monnaie mais permettait surtout à Sartelet d’exorciser ses souvenirs du quotidien d’un OPJ “ses confrontations avec la hiérarchie, l’administration judiciaire et politique” au travers de son avatar, le capitaine Sarre, dit “Much”, et son acolyte Gilou. Envoyé au hasard aux éditeurs, le duo séduit la maison Thélès, qui passe commande.

Dans Le Faucon et l’anguille, deuxième tome des aventures de Much et Gilou, Sartelet se lâche : les dialogues fusent, les flics coincés entre un chef narquois (surnommé Ribouldingue, hommage aux Pieds nickelés) et une collection de malfrats - de la bombe italienne maîtresse d’un cardinal et d’un mafieux aux barbouzes en passant par l’ancien soldat reconverti en tueur à gages - finiront par découvrir une vérité sanglante qui, à dire vrai, s’accomplira dans leur dos... Tiré de faits réels mais arrangés, le bouquin sent le vécu mais n’oublie pas d’être drôle et délicieusement anachronique : on y allume des clopes à tour de bras, les filles sont accueillantes et les bons vieux Pascal existent encore...

Le troisième tome est déjà sur le feu : une histoire de tueur en série que, dans sa vie antérieure, Sartelet est presque sûr d’avoir “serré”, mais qui n’a pu être confondu car, à l’époque, les preuves scientifiques que divers Experts trouvent aujourd’hui en trois coups d’éprouvettes (du moins à la télévision) n’existaient pas encore. Parions que, cette fois-ci, Much et son créateur auront leur revanche...